jeudi 2 septembre 2010 - n°864

Nanotechnologies : Danger pour les libertés

Alex Türk, président de la CNIL. © CNIL
Entamée le 15 octobre, la série de réunions publiques sur les nanotechnologies, coordonnée par la Commission nationale du débat public (CNDP), a la mission d’éclairer les interrogations, en termes de santé, d’environnement et d’éthique, liées au développement des nanotechnologies. Invité à participer aux échanges, Alex Türk, président de la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés) souligne le potentiel liberticide des nanotechnologies.
Quelles menaces font peser les nanotechnologies sur les libertés individuelles ?

Tout d’abord, je ne conteste pas l’intérêt des nanotechnologies. Je suis tout à fait conscient des perspectives ouvertes par ces technologies dans différents domaines, comme dans la santé par exemple. Le problème se pose en termes de libertés. Les nanotechnologies recouvrent un ensemble de techniques et de technologies qui permettent littéralement de tracer les gens. Elles peuvent nous suivre, nous voir, nous entendre, nous espionner, sans que nous puissions les voir. Certains associent les puces RFID aux nanotechnologies, mais ces puces restent visibles. Encore une fois, ce n’est pas le cas des nanotechnologies. L’idée est simple : des systèmes d’information créés sur la base des nanotechnologies sont un danger mortel pour les libertés. On ne pourra plus avoir la certitude de ne pas être entendu, vu, etc. Nous deviendrons complètement contraints. Nous devrons sans cesse contrôler notre langage, faire attention à ce que nous disons. Cette situation est comparable à celle que les Allemands ont connu avec la Stasi. Et encore, ils savaient qu’ils étaient espionnés. Or là, je le répète, ce n’est pas le cas.

Quel est le risque pour le citoyen ?


Nous vivons en permanence dans deux environnements : le premier est global et le second est notre bulle, notre intimité. Ces deux environnement sont inhérents à notre condition humaine. La bulle est notre patrimoine naturel de liberté individuelle. Concrètement, le risque est alors le formatage et l’impossibilité de vivre cette intimité. Vivant avec la crainte perpétuelle d’être espionné, les individus vont se conformer à la norme supposée. C’est en quelque sorte un processus de clonage mental. Or si le clonage fait l’objet de débat sur l’éthique de son développement, cela doit absolument être le cas des nanotechnologies.

Quelles mesures peuvent être mises en place ?


Les mesures sont simples. En ce qui concerne les systèmes d’information, le législateur doit s’attacher à conserver l’intimité des citoyens. Si on casse l’intimité, les individus deviennent vulnérables. Il faut mettre en place des normes, des codes qui permettent d’interdire le développement des nanotechnologies dans les systèmes d’information. Quand je vois ce qui s’est passé pour la prise en compte de l’environnement, je suis très inquiet. Alors que cette préoccupation émergeait, des dérives aux conséquences et dommages irréversibles se sont poursuivies.

Comment ces problématiques sont-elles perçues par vos interlocuteurs ?


Ce qui domine généralement c’est la surprise et la stupeur. Pour l’instant, il n’y a eu aucun débat structuré sur cette question. Même parmi les gens plus ou moins impliqués dans le développement des nanotechnologies, cet angle n’est jamais abordé. Au niveau législatif, le débat commence à émerger et c’est une bonne chose que les parlementaires se saisissent du sujet. Je suis bien conscient que le processus va prendre du temps et que la solution ne pourra être qu’internationale, mais je me réjouis de pouvoir poser le problème. Ce qui m’inquiète aussi, c’est l’attitude de certains groupes extrémistes d’opposition aux nanotechnologies. Lors du débat public de Lille, leur comportement a empêché la discussion. Cette attitude est intolérable pour un enjeu aussi important.


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