jeudi 2 septembre 2010 - n°864
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Pôles de compétitivité : Un rapport qui recentre

Thierry Bruhat, de Thierry Bruhat Consultants, travaille depuis près de vingt ans comme expert sur les coopérations entre entreprises, laboratoires de recherche et territoires.
Mailler les 66 pôles de compétitivité autour d’une quinzaine de pôles leader, c’est ce que préconise à terme Thierry Bruhat. Auteur du « Rapport de mission d’assistance pour la mise en œuvre des pôles de compétitivité » commandé par le Ministre délégué à l’aménagement du territoire, le consultant souligne la complexité des procédures de financement de l’Etat et recommande leur simplification. Innovationlejournal.com s’est procuré le document.
Quel est l’objet du rapport que vous avez remis à la Direction Interministérielle de l’Aménagement et de la Compétitivité des Territoires ?
Lors du premier forum des pôles de compétitivité à Sofia Antipolis en 2005, Nicolas Sarkozy a conclu son intervention en disant « ce n’est pas aux pôles de s’adapter à l’Etat, mais à l’Etat de s’adapter aux pôles. » Cette remarque a servi de base à la mission qui m’a été confiée par Christian Estrosi, ministre délégué à l’aménagement du territoire. Depuis le lancement des pôles, l’Etat et ses services déconcentrés auprès des préfets de Région, ont fait énormément d’efforts pour se rapprocher du terrain. Mais nous voulions savoir ce qui pouvait encore être modifié.

Avez-vous auditionné les 66 pôles ?
Non, on a rencontré un pôle par région, tous les préfets de région et tous les services déconcentrés de l’Etat concernés. De plus, j’avais carte blanche pour rencontrer toutes les personnalités du monde économique, scientifique, politique y compris de l’opposition, qui avaient émis des remarques sur cette politique afin d’avoir tous les points de vue. Il y a eu en tout une centaine d’entretiens.

Y a-t-il de grandes tendances qui se dégagent ou les situations s’apprécient-elles au cas par cas ?
Premier constat, la mobilisation ne faiblit pas. Lors du lancement des pôles il y a eu un débat sur le nombre de pôles. Fallait-il le définir a priori ou pas ? Le choix qui été fait est celui d’ouvrir. Certains ont estimé qu’il n’y aurait pas plus de 30 ou 40 projets. Il y a eu 105 candidatures et 66 ont été retenues. Cela veut dire que dans l’esprit des entreprises, des laboratoires de recherche, des acteurs régionaux, la notion de mise en réseau autour de projets coopératifs était déjà bien présente. Depuis plus de vingt ans on avait vu se créer des technopoles, divers réseaux qui travaillent avec une approche différente mais avec un même état d‘esprit.
Les esprits étaient mûrs et les gens se sont fortement investi. Ils ont eu très peu de temps pour travailler, rappelons que la date de dépôt des candidatures était fixée au 28 février 2005 et que l’appel à projets avait été lancé trois mois plus tôt seulement. On constate que près de deux années plus tard la dynamique est toujours là.

La légitimité de l’Etat a intervenir sur la politique des pôles jusque là développée en région avait aussi été mise en débat…
Les acteurs des pôles estiment que l’Etat a joué son rôle car il a donné une impulsion. Cependant, chacun s’accorde pour reconnaître qu’il est difficile d’obtenir les financements de l’Etat au niveau central. Ces derniers sont distribués par l’intermédiaire du Fonds unique interministériel et les modalités administratives d’instruction des dossiers sont compliquées. Chaque fois qu’on se tourne vers un nouveau guichet ces modalités diffèrent. Lors de mes entretiens, j’ai entendu ce cri du cœur, « ce n’est pas à nous de gérer la complexité de l’Etat ».
Sur certains points les acteurs des pôles reconnaissent toutefois qu’ils ont été entendus, notamment quand divers financements logés dans différents ministères ont été regroupés dans ce fameux fonds unique.
Aujourd’hui les pôles disent que l’Etat doit s’occuper d’eux, mais qu’il doit faire évoluer la nature et l’objet de ses interventions. Ils estiment avoir besoin de lui comme garant, comme référent car il permet de comparer des projets issus de différentes régions, de favoriser des rapprochements entre projets issus de différents pôles. Dans un contexte uniquement régional il est difficile de faire émerger un intérêt d’abord national puis européen, car les gens défendent leur territoire. Aujourd’hui, ce que demande les pôles à l’Etat c’est de s’investir dans de nouveaux enjeux, de dire quels sont les objectifs et les stratégies qu’il poursuit.

N’est ce pas précisément pour cela que l’Etat a créé l’A21, l’ANR ou ou encore Oseo ?
L’Agence d’innovation industrielle a été conçue pour de très gros projets, tirés par de grands groupes. L’Agence Nationale de la Recherche est impliquée sur des financements amont, plus éloignés du marché, Oseo est beaucoup est tournée vers de plus petits financements, les PME-PMI et des projets très proches du marché. Il existe a une palette de dispositifs mais il faudrait peut-être essayer de les utiliser de manière complémentaire. Dans une prochaine étape on pourrait par exemple créer un guichet unique.

Est-ce à dire que les dispositifs ne sont pas adaptés ?
Il faut prendre en compte la phase d’apprentissage. Un pôle ne peut pas être efficace immédiatement. Les gens apprennent à travailler ensemble, à gérer les appels à projets. L’Etat apprend lui-même à mettre en œuvre sa politique, à écouter les pôles et à améliorer ses dispositifs. C’est un apprentissage collectif qui prend du temps, mais je constate que tout cela est allé assez vite, notamment en raison de l’engagement des acteurs des pôles. Pour certains, s’engager dans la vie des pôles est devenu un acte quasiment militant. Certains ont d’ailleurs été obligé de quitter des présidences de pôle pour se consacrer à leurs entreprises qui souffraient de leur absence.

Lors du lancement des pôles certains observateurs avaient soulevé les risques liés à la territorialisation des projets. Comment évaluez-vous la situation aujourd’hui ?
Il y a dans cette politique deux composantes qu’il ne faut pas opposer. L’appel à projets a été lancé au niveau des régions. Donc il y a une composante qui recherche la concentration des activités de recherche et développement dans sa région. Et puis, il y a une seconde composante qui est celle de la mise en réseau des entreprises et des laboratoires et qui, elle, répond à des logiques de cluster. Dans la pratique, les chefs d’entreprise et les scientifiques n’opposent pas ces deux dimensions.
Un pôle peut tout à la fois chercher à concentrer sur son territoire des activités de R&D et dans le même temps chercher à développer des partenariats avec des entreprises ou laboratoires qui sont situés dans d’autres régions afin de continuer à alimenter la dynamique de réseau.
Si le fait régional domine, c’est parce que les collectivités financent une partie les pôles. Une région ne peut pas apprécier qu’une entreprise implantée chez elle se délocalise sur une autre région. Mais dans l’économie moderne les gens se retrouvent parfois en situation de compétition et parfois en situation de coopération. Parfois, deux projets ont intérêt à travailler ensemble dans une perspective nationale et internationale tout en affichant un principe de concurrence dans la perspective régionale. Une politique peut être duale, avoir des composantes différentes sans que ce soit une absurdité.

Que préconisez-vous dans votre rapport ?
Il est tout d’abord important que l’Etat considère les pôles comme des partenaires et se mette en capacité d’échanger avec eux. Les gens des pôles ont des tas de choses à dire qui peuvent enrichir la décision publique.
Ensuite, il est important que l’Etat continue dans ses efforts de simplification des dispositifs de financement, qu’il envisage dans les années à venir d’avoir un guichet ou une interface unique tout en conservant les différents dispositifs de financement. Il est aussi souhaitable, et c’est d’ailleurs déjà engagé, que soient menées des expérimentations en matière pour réduire les délais de financement des projets issus des pôles. Dans certains cas extrêmes, entre le dépôt d’un projet et le moment où l’argent arrive il peut se passer 12 mois. J ‘ai travaillé dans cinq régions pour essayer d’identifier des manières très pratiques de raccourcir tout ça.
Enfin, si aujourd’hui nous avons 66 pôles, on n’en aura plus autant qui soient de niveau international dans 15 ans. Il y aura vraisemblablement un phénomène de hiérarchisation qui va se faire et cela nous ramènerait à la case initiale : est-ce à l’Etat de dire qu’elle doit être cette hiérarchie après évaluation, ou doit-il accompagner des coopérations entre les pôles notamment en favorisant des positionnement sur des technologies complémentaires ? Pour ma part je pense qu’il serait raisonnable que d’ici 15 ans on ait 15 à 20 pôles internationaux autour desquels soient maillés tout un tas d’autres pôles sur des thématiques complémentaires.

Ne craignez-vous pas que cette préconisation pousse l’Etat à être plus directif ?
S’il y a une chose que j’ai retenue de mes contacts sur le terrain, c’est que les pôles sont très soucieux de ne pas voir l’Etat jouer au mécano. Ils sont attentifs à ce que sa politique industrielle soit partenariale. Encourager les pôles à aller dans une direction est une chose, les obliger en est une autre. Notre pays est en retard en matière d’innovation et de R&D, on a donc intérêt à regrouper nos forces plutôt qu’à les éparpiller. De nombreux pays européens ont déjà encouragé ces logiques de mise en réseau. On arrive un peu après les autres. Maintenant il faut réussir la montée en puissance et faire preuve de d‘imagination au niveau de l’Etat, des collectivités, des pôles et de leurs acteurs.
1 : Ministre délégué à l’aménagement du territoire.


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